| LA
VOIE ROMAINE DU COL DE VENCE
Etude
d’un tronçon de la voie reliant Vence
(Vintium)
à Castellane (Salinae)
Par Paul
CLEMENT
 Vence
– Vintium- était une ville active sous
influence romaine durant la période
du Ier siècle avant J-C jusqu'au IIIème
siècle après J-C. Bien que le
bord de mer ait été colonisé
dès 125 avant J-C., les romains ont
longtemps ignoré l'arrière pays
méditerranéen, peuplé
de tribus ligures belliqueuses. Excédés
par leurs escarmouches continuelles, les légionnaires
conquièrent la montagne 16 ans avant
l'ère chrétienne, y tracent
des voies d'accès reliant les lieux
d'habitations et les peuplent de « soldats
laboureurs », comme dans les villages
de l'Autreville près de Coursegoules
ou du Montet au dessus de Grasse. Bien que
moins importante que Cimiez « Cemelenum »,
la capitale de la province, Vintium est une
vraie ville, disposant d'un forum et chef
lieu d'une « civitates »,
entité administrative comprenant le
territoire de toute une ethnie.
La ville est reliée à la voie
Aurélia, la grande artère allant
de l’Italie jusqu’à la
Narbonnaise en longeant le bord de mer, par
une voie provenant de l’actuelle ville
de Cagnes sur Mer. Une autre route monte de
la vallée du Var, passe par la Gaude
et traverse la Cagne juste au dessous de ce
village. Une voie secondaire sort de Vintium
vers l’Ouest, rejoint la vallée
du Loup et monte vers le plateau de Caussols
après avoir traversé la rivière.
Vers le nord, une autre voie quitte la ville
par la source du Malvan, gagne le col de Vence
et par Gréolières, Andon, Caille,
Séranon, conduit à Castellane,
à l’époque nommée
Salinae. |
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Le
tracé des voies romaines reprenait fréquemment
celui de chemins indigènes plus anciens.
Les ingénieurs romains les élargissaient
de 1,5 m au minimum jusqu'à 6-7 m pour
les grandes voies.
Dans la région de Vence, compte tenu
des difficultés du terrain et de sa nature
rocailleuse, la voie ne dépasse pas la
largeur de 7 pieds ou 2 mètres. Lorsque
le relief est très pentu, des murs de
soutènement ont été construits
pour consolider les virages en épingle
à cheveux (1). Mais les lignes rectilignes
ont été privilégiées
chaque fois que possible et la voie emprunte
souvent la « ligne militaire »
(2), mieux exposée et plus à l'abri
des vents dominants, située en contrebas
de la ligne de crête (3).
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Les
voies romaines, contrairement à la croyance
populaire, n'étaient dallées que
dans les villes ou dans les endroits marécageux.
Elles pouvaient être parfois bordées
de pierres alignées, comme sur cette
voie secondaire située au dessus de la
vallée du Loup. Mais le plus souvent,
elles n'étaient constituées que
par une tranchée plus ou moins profonde
remplie de petites pierres ou de graviers, ou
même parfois ne faisaient l'objet que
d'un simple décaissement de terrain,
ce qui est le cas dans la montée du col
de Vence. |
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La voie partait
de la cité antique et traversait toute
la « civitates » de Vence
en passant par le col du même nom. Elle
est encore parfaitement visible, au-dessus de
la nouvelle route goudronnée, dont le
tracé fut réalisé à
la fin du XIXème siècle. Lors
du percement de cette nouvelle route fut trouvé,
dans une caverne comblée, « le
lion de Vence », datant du début
du quaternaire, deux fois plus imposant qu'un
lion actuel. Son squelette, non monté,
trône dans une vitrine d'exposition du
Muséum d'histoire naturelle de Paris.
S'écartant
du tracé de la route moderne, la voie
romaine monte en direction du Puy de Tourrettes,
jusqu'à la croupe des Grabelles. |
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La voie a été
balisée par des milliaires, des bornes
de pierre facilement repérables, dressées
tous les milles romains, d'où leur nom.
Le mille romain, unité de longueur de
1481,50 mètres, correspondait à
mille double-pas réglementaires de légionnaire.
L'unité de mesure des routes était
en effet à l'époque le « passus »,
d'environ 5 pieds.
Sur la croupe des Grabelles, dans un endroit
stratégique faisant face au « Mouton
d'Anou » et à la chaîne
du Mercantour gisent, à peu de distances
les uns des autres, trois morceaux de bornes
milliaires. |
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Ces milliaires ont une
forme de cylindre dressée sur une base
rectangulaire, qui assurait leur stabilité.
Malgré cette assise, les quelques rares
bornes encore en place sont aujourd'hui couchées,
abattues par les hommes ou par des glissements
de terrain.
Le façonnage et la taille
de ces milliaires s'opéraient à
proximité, dans des carrières
de calcaire karstique. La disposition naturelle
de la pierre en bancs facilitait son extraction
et son débitage.
Une telle carrière, datant l'époque
romaine, est encore visible au col de Vence
et présente des bornes à peine
ébauchées ou en cours de finition,
abandonnées en cours de taille comme
si les sculpteurs avaient fui pour ne jamais
revenir. |
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Il semblerait
que, sur cette croupe des Grabelles, furent
érigés deux fûts de colonne
l'un à côté de l'autre.
Il était en effet d'usage courant d'élever,
à côté des anciens, de nouveaux
milliaires au nom de l'empereur romain en place
au moment de la réfection des voies.
La hauteur de ces bornes devait approcher environ
deux mètres. Sur les voies secondaires,
cette hauteur était rarement dépassée,
alors que certains milliaires des voies principales
pouvaient atteindre 4 mètres. Sur ce
même emplacement a été trouvé
un autre morceau de fût, fendu longitudinalement,
comportant une inscription commençant
par « DN ». Ce morceau,
déposé à la mairie de Tourettes,
a été identifié par Daniel
Brentchaloff, conservateur des musées
de Fréjus et de Saint Raphaël, comme
étant bien une partie supérieure
de borne romaine. Les lettres « DN »,
placées en haut de la stèle, permettent
de dater son érection au IIIème
siècle après J.C. |
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Les
milliaires avaient en fait plusieurs fonctions
: ils indiquaient bien sûr les distances,
mais la longueur exacte du mille romain n'était
pas souvent respectée entre deux bornes
dans la région de Vence. Par leur forme
et leur hauteur, ils servaient aussi de repères
visuels : à cet effet, ils étaient
souvent placés sur des éminences,
ou dans des endroits caractéristiques,
quitte à tricher un peu avec la métrique
officielle. Il est fort probable que les romains
et les ligures romanisés de l'époque
les aient utilisés aussi pour désigner
les étapes : « le carrefour
du milliaire VIII ou l'auberge du milliaire
XX » comme on pouvait dire il n'y
a pas si longtemps dans les zones peu peuplées
des colonies françaises : le café
du km 80 ou le puits du km 200. |
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| Enfin ces milliaires,
outre une numérotation croissante débutant
à 0 au chef lieu de la civitates et allant
jusqu'à la frontière de cette
même civitates, portaient parfois une
inscription en l'honneur des empereurs du moment
: Pour ce qui concerne les bornes du tronçon
du col de Vence : Caracalla (213) et Maximinus
(235). Seul le premier, Caracalla - un sobriquet
désignant le manteau gaulois dont il
ne se séparait jamais - a laissé
son nom dans l'histoire, par sa cruauté
et son peu de goût pour la politique.
Il préférait se battre pour défendre
avec ses soldats les marches de l'Empire. Ce
milliaire situé, comme le précédent,
sur la commune de Coursegoules au lieu-dit « Le
Collet de Paster Noster », a du le
voir passer sur le chemin de la frontière
avec la Germanie. |
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Le plus beau
des milliaires de cette région, quasiment
intact, est caché sous des conifères.
Par sa grandeur, le soin apporté à
sa taille, il prouve que la voie romaine reliant
Vence à Castellane était une voie
importante, et fréquentée. Sinon,
pourquoi se donner tant de mal pour la baliser
de bornes monumentales, pourquoi prendre la
peine d'y graver des noms d'empereurs, si ce
n'était pour les encenser aux yeux de
nombreux voyageurs qui empruntaient cette voie
? On ne réalise pas de tels monuments
pour quelques passants ou pour quelques muletiers.
Certes, cette voie n'est pas mentionnée
dans « la table de Peutinger »
ou dans l'itinéraire d'Antonin, qui ne
répertorient que les grandes voies romaines.
Mais elle a contribué, en favorisant
le commerce, en permettant le passage des idées,
à apporter la civilisation romaine dans
ces régions peu hospitalières.
Lors des invasions, elle a du malheureusement
aussi contribuer à la destruction de
cette même civilisation, en favorisant
le passage des envahisseurs. |
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